Petite réflexion de géographie intérieure

Il y a parfois une ligne tracée là, sur une carte ou sur un bout de roche, qui nous provoque. Frontières sur la carte, pointillés vers l’inconnu, horizons alléchants de l’Ailleurs qui nous effraient et nous fascinent  à la fois. Il est dans notre nature d’être curieux, de se demander comment font les Autres, à quoi ressemblent leurs villes, leurs foyers, leurs petits-déjeuners, leurs écritures du monde. L’histoire s’écrit dans la géographie de chacun. Où vas-tu aller, venir, retourner? Quelles contrées vas-tu ou non marquer de ta petite signature pédestre, de ton empreinte si bien nommée ‘footprint” par les anglo-saxons? La géographie, ça s’écrit d’abord avec les pieds.

Quels sentiers vas-tu fouler au cours d’une vie entière, et quels autres, innombrables, vas-tu ignorer? Pour une trace qui court sur l’arête de la colline, des centaines sillonnent toutes les dimensions de l’espace et du temps. Des centaines d’autres versions de soi-mêmes que nous rencontrons partout sans jamais les reconnaître. Pourtant, parfois, comme un petit miracle, on voit dans les yeux de l’Autre un petit bout de soi. Le regard s’allume, le temps défile et puis s’emballe, on s’enivre des lieux, des sons, des parfums, tout le reste a disparu. On a plus de passé et plus d’avenir, parce que le moment présent est un instant d’éternité qui justifie à lui seul tout le reste. Et puis le mirage se dissipe comme il est apparu.

Les voyageurs au long court le savent bien, une fois le monde enchanté, il est impossible de revenir en arrière. Ecrire son histoire en parcourant sa géographie, c’est un art de vivre. Celui qui a pour habitude de cheminer ne peut pas s’arrêter comme ça, d’un coup, et s’abandonner lui même du jour sans lendemain. Comme l’artisan qui remet chaque jour la matière sur l’ouvrage, chaque jour est à celui qui explore une matière à travailler, à sculpter, à modeler au gré de l’inspiration et des rencontres. Faire de la vie un art de vivre n’est pas donné à tout le monde.

Dans nos imaginaires, l’Ailleurs est synonyme de liberté. Le Lointain, le Plus Tard, l’hypothétique chemin que nous prenons parfois en pensée pour échapper à l’Ici et au Maintenant quand celui-ci nous déplaît. Celui qui part Loin est donc celui qui est libre. Là bas, au royaume de fort fort lointain, la vie est désincarnée de toute pesanteur. N’étant plus soi-même, ou plus tout à fait, on se libère de son propre esclavage, et le monde devient le royaume enchanté dont nous rêvions. Enfin! Pouvoir écrire sa propre histoire, sa propre carte, marquer son propre temps.

Etre l’anomalie sur le chemin des autres est un rôle plus facile à tenir que d’être celui qui piétine sur le chemin cent fois battus de ses semblables.  Ailleurs, ma trace se voit, elle se distingue de celle des autres, elle se creuse facilement comme on trace un sillon dans la neige fraîche, elle glisse avec légèreté, élégance, plaisir et fluidité. Ici, elle ressemble à toutes les autres, brouillonne, commune, banale, difficile à cerner, à définir, à distinguer, en plus d’être rugueuse, ingrate, aussitôt effacée.

Mais peut-on vraiment s’éloigner de soi-même? On déplace sa proximité avec soi, si bien que le seul fait de se mouvoir entraîne une reconfiguration de la perspective sur le monde. Et une fois arrivé dans l’Ailleurs, il devient subitement l’Ici. Notre bien aimée nostalgie retourne sa veste et nous fait faux bond, car ce qui est irrésistible, c’est bien l’horizon, et pas toujours la satisfaction du désir d’être là (ou ailleurs, d’ailleurs).

La vie, c’est le mouvement. Ou plutôt, la respiration. Il y a un moment pour s’ouvrir, inspirer (et s’inspirer) du monde, se gorger de sensations nouvelles, d’horizons inspirants. Un moment et des lieux où l’on marque son empreinte sur un versant vierge de l’existence. Gare à l’ivresse! Gorgés de matière à travailler, le corps, le cœur, les poumons et l’esprit ont besoin d’un temps (et d’un lieu) pour se vider, faire le tri, s’alléger. Expulser le trop plein du monde en soi, accepter le néant, le chercher, même. L’expiration est un moment de fermeture, de repli, de recroquevillement salutaire, d’expulsion de l’ “autre” en soi, où l’on recherche le confort de la solitude, ou alors du similaire, du proche, du semblable, du reposant.

Les yogis le savent bien : le souffle apporte l’énergie, la clarté, la vitalité, il recharge, détoxifie, oxygène, régénère, expose toute la profondeur des émotions stockées dans les corps et les esprits.  N’attendons pas d’être asphyxiés pour respirer, pour chercher le plein, le vide, pour accepter les émotions quand elles se présentent sans se battre contre elles, sans les repousser, sans s’enliser en elles.

Amis voyageurs, amis qui faites votre bout de chemin, n’oubliez pas que la lassitude s’installe toujours quelque part. La sensation de fatigue, de flottement, de flou, de perte de repères, de pesanteur s’abat parfois alors qu’on se sentait bien parti. C’est le moment non pas de bouger (de déplacer quelques atomes de soi-même, ailleurs) mais de respirer, d’inverser la dynamique actuelle pour alterner avec une profonde inspiration, ou une profonde expiration. Ceux qui cheminent longtemps et sereinement respirent, alternent, s’ouvrent et se ferment au monde de manière régulière, pour ne pas s’épuiser.

A toi de trouver le rythme, la cadence, l’alternance qui t’oxygène et te régénère sans effort. Un chemin, une ligne, un pointillé, un jeu d’empreintes dans le sol, une trace, une identité, une histoire, une géographie : nous sommes tous écrivains de quelque chose qui est donné à voir aux Autres et au monde, et qui influence les autres et le monde.

N’attendons pas d’être affamé pour nous nourrir du monde, pour emprunter un chemin différent, inspirer un peu d’Ailleurs. N’attendons pas d’être étourdis, perdus, hagards et désorientés pour fermer un instant les volets et expirer le monde pour retrouver l’équilibre.

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *

You may use these HTML tags and attributes: <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>

To use reCAPTCHA you must get an API key from https://www.google.com/recaptcha/admin/create