Les Pieds Sur terre – Un projet documentaire

Cela fait plusieurs mois que le projet fait doucement son chemin dans ma tête. Il y a tant de bons (et de moins bons) documentaires sur les modes de vie alternatifs, l’agriculture industrielle, la dépendance des agriculteurs aux géants de l’agronomie, la production de légumes biologiques, le retour du local, le choc de la culture industrielle avec les valeurs traditionnelles, l’aliénation du mode de vie citadin… Il est difficile de trouver un angle original et pertinent pour traiter de la question pour moi fondatrice et essentielle de notre rapport à la terre. En fait j’ai l’impression que tous ces sujets, bien que brûlants, n’abordent chaque fois qu’un aspect de la question. On tombe souvent, avec ce genre de thématiques, dans le cliché du documentaire tellement militant qu’il enferme la réflexion dans un discours politique. Je me retrouve souvent frustrée de n’avoir pas beaucoup appris, tant le point de vue moralisateur ferme les perspectives.

Ce rapport à la terre,  qu’il soit celui de l’individu avec son lopin de terre, des sociétés avec leurs espaces ou des institutions avec leurs territoires, est pour moi au cœur des questions que nous appelons aujourd’hui “identitaires” (que sommes-nous les uns par rapport aux autres) et surtout, écologiques (que sommes-nous par rapport à la planète). Quand on y pense, il y a même un rapport métaphysique dans cette question du rapport à terre: elle questionne nos raisons d’être, nos valeurs et nos croyances profondes en ce que les Hommes sont (dans le cosmos, dans leur nature profonde, dans leur propre mythologie). Il m’a toujours semblé que les trois dimensions (identitaires, écologiques, métaphysiques) étaient liées entre elles, et dépendantes de la terre. Or, les trois sont en crise depuis l’avènement de la modernité industrielle, c’est à dire depuis que nous avons transformé la terre en usine, en substrat productif ou en mètres carrés “à vendre”: les identités nationales inventées se morcellent et mènent à des conflits d’appartenance et de territoire (Ukraine, Centrafrique, Israël, Syrie, Iran…), la crise écologique est désormais globale et avérée, la crise de la foi (religieuse) engendre une radicalisation des mouvements (montée de l’extrême droite en Europe, guerre sainte au Moyen Orient) et une perte des repères spirituels.

Bien que caricaturaux, ces exemples peuvent être ramené à nos quotidiens à tous. La question du rapport à terre est celle du rapport à la “nature” avec un grand N (le monde vivant: plantes, animaux, paysages), mais aussi celle du rapport à la propriété (combien d’entre-nous ont le privilège de “posséder” une terre, et comment vivent-ils de ou sur  cette terre?) – la terre est-elle devenue un simple espace “à bâtir” ou “à cultiver”, peut-on vraiment la “posséder”? Quel est le sens (et la pertinence) de l’idée de “propriété privée”? Peut-on vraiment posséder un morceau de la Terre “pour soi”? Enfin, cette question du rapport à la terre est directement liée au concept de productivité, très important dans notre société ultra compétitive. La terre est-elle encore un élément sacré, ou n’est-elle plus qu’un support réduit en esclavage qui sert de terreau à notre productivité? Les agriculteurs qui sont plus de 160 à se suicider en France chaque année ont-ils encore le choix de pouvoir conserver un rapport sain avec la terre? Ne sont-ils pas aussi aliénés que les millions d’employés de bureaux face à leur propre terre qu’ils “exploitent” et avec laquelle ils n’ont pas le temps de co-habiter sainement?

Quel rapport avons-nous, habitants, agriculteurs, employés, joggeurs du dimanche, ornithologues amateurs, jardiniers, habitants des villes ou des campagnes, avec la terre aujourd’hui? Voilà mon angle éditorial: je voudrais aller poser cette question toute bête à mes voisins qui cultivent des tomates sur le petit balcon du troisième étage, aux agriculteurs qui façonnent les paysages où je promène mon chien le samedi, à ceux qui courent autour du parc rectangulaire à côté de chez moi chaque soir, aux jardiniers qui cultivent de petites parcelles potagères collectives à la sortie de la ville comme à des intellectuels penseurs du territoire, de la propriété, des professeurs de géographie, des agronomes, des urbanistes.  Je voudrais comprendre, en collectant des points de vue et les différentes formes de rapport à la terre, comment nous en sommes arrivé à mépriser notre agriculture, à chercher ailleurs des réponses et des solutions qui sont juste “sous nos pieds”, à entretenir ce formidable déni envers les métiers de la terre, la production de notre nourriture et envers notre propre substrat qui nous a vu naître et auquel on retourne après la vie.

Sommes-nous des aliénés de la terre? Et surtout, cette aliénation et ce déni de nous-même n’est-il pas la cause de bien des maux dont nous cherchons les explications ailleurs? “Les pieds sur terre” essaiera de son mieux de répondre à cette question sans parti pris politique (il s’agit finalement plus de questions philosophiques que politiques, plus d’introspection que d’une enquête factuelle ou statistique) en collectant des entrevues, en exposant des paysages et des contextes variés, avec une voix off minimaliste et très peu de données ajoutées. Je voudrais y voir un appel à la réflexion collective et personnelle, donner du grain à moudre aux spectateurs (et à moi-même!), me faire toute petite et donner la parole aux interrogés sans mettre en scène leur discours, et surtout pas produire un cours académique bourré de chiffres et de faits invérifiables.

Il me reste un long chemin à parcourir car je ne suis ni cameraman, ni réalisatrice, ni journaliste, mais j’espère arriver à un petit film d’une heure ou moins qui puisse interpeller un très large public (pas de jargon, un ton concis mais léger, pas de leçon de morale) et se regarder agréablement. Pour des raisons toutes pratiques, je pense travailler avec des interlocuteurs en Ile de France et en Picardie.

Avis aux géographes, étudiants, passionnés, agriculteurs, jardiniers, simples lecteurs intéressés, je recherche des personnes qui souhaitent apporter leur point de vue, leur vécu ou partager leur expérience particulière avec “la terre”. Ma ligne éditoriale est ouverte!

Ecrivez-moi sur alfinouille [at] gmail [point] com

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