Les Entrepreneurs de la Géographie: entretien avec Mathieu Becker, fondateur d’Isogeo

Isogeo a un objectif simple et terriblement ambitieux à la fois : faciliter la gestion, l’utilisation et la circulation des données géographiques. Cela concerne des millions de jeux de données et des milliards d’entités géolocalisées sur une multitude de thèmes, d’échelles et de dates. Comme Google a entrepris d’organiser le chaos du web pour le rendre navigable et accessible au plus grand nombre, Isogeo souhaite dépoussiérer la donnée géographique, un média encore largement méconnu et sous utilisé si on le compare à la photo ou à la vidéo.

Vouloir devenir le iTune ou le Picasa de la donnée géographique pose de nombreux défis technologiques de taille ; à commencer par la capacité à recenser et à documenter  n’importe quelle donnée géographique quels que soient son emplacement et sa forme. Parvenir à automatiser cette tâche va ouvrir des possibilités sans précédent pour les utilisateurs de données. En décloisonnant  la donnée géographique, Isogeo oeuvre ainsi pour une meilleure gouvernance territoriale, notamment dans le cadre de la directive européenne INSPIRE et de l’open data. Nous avons d’un côté une réglementation qui impose à tous les territoires européens de rendre leurs données géographiques accessibles sur le web (cadastres, topographie, régions biogéographiques, etc.) et de l’autre la volonté de certains organismes d’ouvrir leurs données pour une meilleure valorisation et réutilisation de celles-ci.

Le cœur de la force innovatrice d’Isogeo réside dans l’automatisation du processus d’indexation et la gestion d’importants volumes de données géographiques de façon rapide et fiable. L’argument commercial est simple : les économies à réaliser pour gérer, archiver et naviguer dans les données de manière structurée et efficace se chiffrent en millions d’euros car les méthodes traditionnelles “à la main” sont extrêmement longues, imprécises et coûteuses.

Rencontre avec Mathieu Becker, fondateur d’Isogeo, également professeur à l’Ecole Nationale des Sciences Géographiques (ENSG) et administrateur de l’Association Française pour l’Information Géographique (Afigéo).

Quel a été votre parcours avant de fonder Isogeo?

J’ai fait un DESS AIST (Application de l’Informatique aux Sciences de la Terre) à l’université Paris VI en 1998/1999, puis j’ai travaillé 2 ans chez ESRI France en tant qu’Ingénieur de développement. Je suis ensuite parti en Nouvelle-Calédonie dans le cadre d’un volontariat à l’aide technique (service civil). Cette expérience a été un véritable tremplin pour moi puisqu’on m’a confié la mise en place du système d’information géographique de la province Nord de Nouvelle Calédonie. J’ai travaillé sur toutes les étapes du projet : analyse des besoins, cahier des charges, mise en oeuvre, jusqu’à la phase opérationnelle. Après 1 an et demi, je suis rentré en France et retourné aux études via le Master Architecture des Systèmes d’Information Géographiques (ASIG) de l’ENSG pour m’ouvrir plus largement sur le marché de la géomatique. J’y ai élargi ma vision puis j’ai réalisé un stage de fin d’études chez Autodesk qui m’a permis de bien comprendre les offres logiciels et le positionnement des acteurs mais aussi de développer  un goût prononcé pour le marketing. Après être passé chez EGIS, j’ai ensuite fait mes armes en tant qu’administrateur de données géographiques pour l’institut d’aménagement et d’urbanisme de la Région Ile-de-France  (IAURIF) pendant cinq ans. Au contact de très nombreux partenaires publics et privés, je gérais plus de 3000 jeux de données simultanément, ce qui humainement est vite devenu très difficile. C’est là que j’ai commencé à chercher des solutions pour faciliter la gestion des données géographiques : paradoxalement, j’avais des milliers de chansons dans mon lecteur MP3 qu’il m’était plus facile d’organiser. J’ai réalisé qu’on ne disposait pas d’outils performants permettant de gérer son patrimoine de données géographiques de manière rapide et efficace, comme iTune ou Picasa pour la musique et la photo. J’ai donc spécifié et fait développé Géothèque qui est devenu rapidement l’outil de gestion interne des données géographiques de l’institut puis de gestion des échanges avec l’extérieur.

Comment s’est effectuée la transition vers l’entrepreneuriat et la fondation d’Isogeo?

Fort du constat que l’outil développé en interne intéressait beaucoup les partenaires de l’institut, j’ai pris un congé pour création d’entreprise afin de poser, avec l’accord de l’institut, les bases  de ce qui allait devenir Isogeo : une solution simple et puissante de gestion de son patrimoine de données géographiques, sur le web et compatible avec Inspire. J’avais les contacts pour constituer un groupe de testeurs qui m’ont permis de faire évoluer rapidement le produit en rapport direct avec leurs besoins et qui sont devenus par la suite mes premiers clients.

La création de l’entreprise a donc été motivée par la réponse à apporter à un besoin réel du marché.

Quelle évolution a suivi l’entreprise depuis sa création?

On partait sur un projet à moyen terme au départ (six mois), et puis finalement la phase de recherche et développement a duré trois ans. La vision est devenue celle d’un éditeur de logiciel dans le Cloud en mode SaaS, donc plus complexe et plus ambitieuse que la réalisation d’une simple application. Aujourd’hui, après cinq années d’existence, Isogeo fait partie des 25 champions français du Cloud. C’est une société technologique innovante dotée d’une ambition internationale, au service du secteur public mais aussi des grands comptes privés. Nous souhaitons révolutionner la manière de gérer les données géographiques.

Notre leivmotiv n’a pas changé: il reste de faciliter l’accès aux données via le principe d’Open Catalogue au travers ses communautés d’utilisateurs. Nous traitons à la fois de projets purement internes et des projets communautaires orientés INSPIRE et Open Data. Nous prévoyons également une ouverture à la communauté Open Street Map pour leur faciliter l’accès aux données de nos clients qui souhaitent contribuer.

Comment ressentez-vous les évolutions actuelles en matière de gestion de la donnée géographique?

La technologie va pouvoir apporter des solutions à pratiquement tous les problèmes de communication et d’uniformisation des systèmes. La grande majorité des acteurs travaillent en ce sens. ESRI s’ouvre au Cloud alors que Google s’ouvre au monde de la géomatique et de la donnée géographique… Isogeo se trouve quelque part entre les deux. Finalement, on parle beaucoup du Big data, de l’Open data, mais encore pas assez du Smart data, c’est-à-dire une donnée intelligente, interactive, interconnectée. Ceux qui ont fait la différence (Google, Picasa, iTune, Youtube…) l’ont compris : il ne suffit pas d’ouvrir une immense masse de données, il faut la rendre facile d’utilisation. Les méthodes de type “Building Information Modelling” qui permettent de capitaliser précisément sur les données à chaque étape d’un projet sont exploitées par beaucoup d’acteurs. Chacun travaille sur des solutions pour une donnée plus intelligente, et je crois que nous y parviendrons dans un futur proche.

Quels conseils donneriez-vous à de jeunes bacheliers intéressés par la géomatique? Quelles compétences-clés sont recherchées dans le domaine de l’information géographique aujourd’hui?

Le métier de géomaticien se spécialise. Il faut impérativement passer par l’informatique pour trouver un emploi dans le domaine aujourd’hui, et ce sera sans doute encore plus le cas dans les années à venir. Deux profils se distinguent dans cette filière : le cartographe/chargé d’étude qui utilise des outils bureautiques pour produire des cartes et des analyses géographiques, et l’ingénieur/développeur qui intervient au niveau du code, de l’architecture de données, du réseau et de la sécurité. Les deux profils nécessitent de savoir comprendre et utiliser les outils numériques, à des degrés de complexité différents. En tous cas, il est essentiel d’acquérir un bagage pointu en informatique (alors même que l’informatique devient de plus en plus spécialisé). Les formations de l’ENSG se spécialisent d’ailleurs en ce sens.

Comment ressentez-vous le contexte entrepreneurial français? Sommes-nous compétitifs, en retard ou en avance sur la transition numérique et la gestion de la donnée géographique?

La France a de très bonnes écoles d’ingénieurs et de très bonnes écoles de commerce. C’est un pays qui dispose d’un écosystème de start-up riche, dynamique et innovant. Une fois bien structuré, il est possible d’accéder à des financements publics et/ou privés (business angels, fonds d’investissement, BPI-France par exemple). Notre principal problème reste sans doute la “fuite des cerveaux”: certaines compétences sont difficiles à trouver en France car les jeunes entrepreneurs ou les jeunes diplômés partent à l’étranger. Il est assez difficile de recruter des compétences en géomatique, mais les écoles adaptent déjà leurs formations pour mieux coller aux nouveaux besoins (informatique, développement, gestion de données). Quoi qu’il en soit, le secteur de la gestion de données (géographiques, mais pas seulement) est porteur et suscite beaucoup d’innovations. La géomatique rattrape très vite son retard et ne manquera pas d’intéresser de plus en plus d’acteurs, notamment les très bons informaticiens.

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Fiche entreprise : Isogeo

Description: Isogeo facilite la gestion des données géographiques et optimise leur utilisation, leur partage et leur valorisation. La plateforme Isogeo repose sur une solution logicielle puissante et légère, basée sur une architecture informatique en nuage et permettant un catalogage exhaustif, en temps réel et un traitement facilité des données.

Site web : http://www.isogeo.com/

Date de création : Mai 2009

Fondateur : Mathieu Becker

Age : 39 ans

Type de société : Société technologique

Nombre d’employés : 12