La confrontation des identités: comment la crise environnementale remet en cause “qui nous sommes”

Réchauffement climatique, diminution de la biodiversité, pollutions environnementales, accidents industriels, épidémies, problèmes sanitaires… On ne peut plus ignorer les enjeux soulevés par notre mode de vie et de consommation aujourd’hui. Les problèmes sont connus (depuis bientôt un demi-siècle), les causes sont connues, on est même capables de prévoir et de quantifier les conséquences sur l’environnement et sur nos sociétés de la surexploitation globale de notre planète (années de sécheresses, tempêtes, ouragans, ensablement, maladies, assèchement des nappes…). Pourtant, les pouvoirs politiques sont toujours réticents et les mesures pour produire et consommer de manière durable (ou du moins, plus raisonnable) sont lentes à se mettre en place, même si les progrès sont indéniables depuis les années 1970.

Alors que la France, par l’entremise de la ministre Ségolène Royal, vient de mettre en place son projet de loi de transition énergétique, pour augmenter la part d’énergies renouvelables dans la production énergétique nationale, bien des enjeux du débat écologique restent méconnus. Au delà des enjeux politiques, le fond des débat est avant tout culturel et très fortement connecté aux identités, à “qui nous sommes” et qui nous voulons être. Chargé d’une forte connotation émotionnelle, ce débat écologique “vieux comme le monde (industriel)” entre protecteurs et exploiteurs de la “nature” est rarement exposé de manière objective, encore moins rationnelle, surtout pas par ceux qui le prétendent.

Au delà de la bataille entre rentabilité maximale et préservation des cadres de vie, de la “guéguerre” entre les capitalistes et les écolos, il s’agit surtout de comprendre que ce qui crée les ressources, c’est avant tout la demande, donc qui nous sommes et comment nous vivons (ce que nous consommons au quotidien, et la manière dont nous le consommons). Questionner l’exploitation des ressources, c’est donc questionner nos identités et forcer la confrontation entre elles.

La confrontation des identités 

De multiples courants politiques et idéologiques puisent leurs racines dans ce débat essentiel, de ceux qui veulent défendre la Terre contre ses propres habitants à ceux qui veulent l’exploiter sans limite. Entre ces deux extrêmes, une multitude de causes s’entremêlent, défendues avec plus ou moins de maladresse. 

Toutes les idées, toutes les visions qui s’affrontent dans ce débat sont très riches. Elles sont toutes fondées sur la réalité quotidienne de groupes et de communautés qui ont chacun de bonnes raisons d’exploiter ou de préserver certaines ressources. La richesse des visions reflète la richesse des modes de vie sur la planète (un mélange de milieu de vie – les ressources naturelles disponibles, de lieux, de cultures, d’influences familiales, spirituelles et idéologiques). C’est l’histoire et la géographie des peuples qui se retrouve confrontées à celles de tous les autres. Jared Diamond et bien d’autres l’ont démontré: les habitudes de consommation des peuples sont certes liées aux ressources disponibles “là où on se trouve” (on exploite la forêt en Amazonie et au Canada, les produits de la mer au Japon et dans la plupart des pays insulaires, les oliviers et les agrumes autour de la Méditerranée où le climat est chaud et sec), mais aussi et surtout à des habitudes culturelles instaurées au fil des nécessités et des événements de l’histoire.

En ce sens, aucun peuple sur terre ne gère totalement “rationnellement” ses ressources. Les ressources font partie de notre quotidien et nos interactions, même infimes, avec elles, sont si nombreuses et si complexes qu’aucun gouvernement ne peut les maîtriser totalement (d’un enfant qui cueille une fleur à l’installation d’un barrage hydroélectrique). Qu’il s’agisse des individus ou des collectivités, de la société civile ou des groupes industriels, des services publics ou des multinationales, chacun intervient à plusieurs niveaux sur l’exploitation des ressources car cela répond à une demande, à un besoin plus ou moins important. On accuse souvent les industriels d’exploiter sauvagement certaines ressources pour réaliser du profit. Naturellement, cela existe. Mais n’oublions pas que les produits qui sortent de cette industrie répondent à une demande. Si la demande cessait d’exister le lendemain, ou si les acheteurs, mieux informés, cessaient d’acheter ces produits, l’exploitation cesserait également. Le profit ne peut pas se générer sans besoin, et la vie est faite de besoins (du moins, matériels).

A l’inverse, de nombreuses ressources pourtant présentes “là où l’on se trouve” ne sont pas exploitées, alors même qu’il y a des besoins à combler. Par exemple, si le porc est présent en Afrique depuis presque aussi longtemps que les bovins, ovins et volailles, il n’est pas considéré comme une ressource alimentaire du fait de la forte présence de la religion musulmane sur le continent, et ce malgré les nombreuses crises alimentaires qui surviennent régulièrement. Les habitants de l’Inde refusent ainsi de consommer de la viande bovine malgré les graves pénuries alimentaires que connaissent le pays, en vertu du caractère sacré de l’animal. De la même manière, certaines traditions comme la chasse à la baleine ou au grand gibier sont profondément ancrées dans les habitudes et dans l’identité même des peuples nordiques, même si ceux-ci pourraient aujourd’hui s’en passer pour se nourrir. Plus qu’une pratique destinée à survivre, à gagner sa vie ou à se nourrir, l’exploitation de certaines ressources par la chasse, la pêche, l’agriculture, l’élevage, l’extraction minière, la coupe du bois, etc. relèvent de “qui nous sommes” et forgent nos habitudes de vie, nos traditions et ainsi les identités profondes des peuples.

L’invention des ressources

Les modes d’exploitation des ressources ainsi que le choix des ressources à exploiter (commencer à voir tel ou tel matériau de la “nature” comme une ressource potentiellement exploitable) relèvent de facteurs techniques mais aussi profondément culturels. Ainsi, avant l’invention du tourisme balnéaire dans les années 1850, il ne serait venu à l’idée de personne d’exploiter une plage de sable fin pour la louer à des personnes de passage, tout simplement parce que cette activité n’existait pas. La plage n’était qu’un stock de sable, à la limite utilisable comme matériau de construction. Il n’y avait pas de potentiel exploitable particulier derrière ce paysage, tout comme il n’y avait pas de potentiel exploitable dans une mine de charbon pour les hommes préhistoriques.

De la même manière, le manque de techniques suffisamment avancées freine voire empêche l’exploitation de certaines ressources, voire la découverte de leur existence. Le développement de nouvelles techniques permet au contraire d’envisager l’exploitation de nouvelles ressources qui n’en n’étaient pas avant: on est désormais capables d’aller exploiter les sables bitumineux d’Alberta, au Canada (exploitation extrêmement polluante car le bitume est collé au sable, il faut donc extraire des quantité faramineuses de matière et lui faire subir des traitements chimiques très lourds pour récupérer le pétrole), alors que nous ne disposions pas de moyens suffisants pour le faire cinquante ans plus tôt. Dans ce cas, il s’agit aussi d’un rapport coût/bénéfice et d’une conjoncture économique bien particulière: l’exploitation de ces sables est si chère qu’elle n’aurait pas eu d’intérêt à l’époque où le pétrole coulait à flots et où nous étions inconscients de ses limites. C’est aussi, et surtout, la demande qui crée la ressource.

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