Devenir soi dans le monde : de l’importance de l’exploration

Devenir soi et être au monde, pleinement

Que se passerai-t-il si nous avions chacun la possibilité de devenir qui nous sommes, vraiment?

En voilà, une grande question. Que pourrait-il bien arriver si vous, moi, et tous les autres, choisissions de devenir exactement qui nous voulons être? Que se passerai-t-il si, soyons assez fous pour oser l’imaginer, il n’y avait aucune contrainte de productivité, de rentabilité ou de performance dans nos quotidiens? Si l’Autre, proche ou inconnu, ne faisait peser aucun stress sur nos décisions, jamais? Si nous étions complètement libres, et même encouragés à explorer notre propre personnalité?

Il nous arriverai sans doute… d’être heureux. Il nous arriverai aussi de créer davantage, de produire plus et mieux, d’inventer, de progresser, de souder notre société, d’y réduire les inégalités, d’en éradiquer la culpabilité, la honte ou la haine, de partager davantage, de valoriser les autres davantage, de mieux transmettre et recevoir, de vivre une existence pleine, riche, satisfaisante, cohérente. Il nous arriverai peut-être aussi de moins ressentir la frustration, la jalousie, l’envie, la colère, la solitude ou la tristesse. C’est terrible, n’est-ce pas? Et pourtant nous sommes tous terrifiés à la pensée de nous explorer nous-mêmes pour “devenir” qui nous sommes, même dans les sociétés où le système politique de “cohabitation respectueuse entre les citoyens” permettent à chacun de le faire.

Sans même parler d’argent, de temps, de responsabilités, de statut ou d’autres inventions de l’ego, combien d’entre nous sont prisonniers d’un idéal qui empoisonne leurs esprits? Combien d’entre nous s’infligent un malheur artificiel, construit sur la croyance que “ce que nous aimons vraiment” n’a pas lieu d’être dans ce monde, parce que c’est “impossible”, parce que ça ne rapporte pas d’argent, parce qu’untel juge que c’est idiot?  Telle une milice, composée de milliers d’agents autoritaires et violents,  nous nous interdisons chaque fois d’aller vers où nous “tendons”, même si finalement il n’existe pas toujours de contrainte réelle à nos élans intérieurs.

“Ecoute ton coeur, et ose!”

Le corps et l’esprit, mais surtout, le cœur, nous parlent. Notre cœur se serre un peu plus chaque jour si nous faisons quelque chose de déplaisant, d’intimidant ou d’aliénant, que nous nous sentons poussés dans nos limites, qu’elles soient morales, émotionnelles, physiques ou intellectuelles. Le corps se tend, se ferme, se crispe. Sous l’effet d’un stress continu, quotidien, l’esprit se recroqueville, les poumons sont comme écrasés sous un poids invisible, le dos se voûte, le cœur se ferme. On perd l’acuité de nos sens, le vide intérieur s’installe, la beauté du monde s’éloigne, et puis s’oublie.

L’irritabilité, la fatigue, la lassitude s’installent. On a plus le temps de rien, plus “le cœur” à rien, et encore moins la force de s’arrêter un instant, pour reculer et s’écouter soi-même. Certains ressentent même les symptômes physiques de cette pression (maux de têtes, maladies gastriques, dos bloqué… pouvant induire troubles alimentaires, dépendances à l’alcool, au tabac, aux drogues, aux médicaments…), de manière ponctuelle lors d’une passe difficile, ou de manière constante pendant plusieurs années.

Le malheur imbécile

Il ne s’agit pas de postuler que tout le monde est malheureux, ni de se flageller à la manière des médias sur l’horrible condition du monde, sans jamais rien observer, rien écouter, rien comprendre ni rien respecter. La plupart d’entre nous, ingénieux, courageux, compatissants et généreux, construisent le bonheur chaque jour. Le monde ne se divise pas en deux catégories des “heureux” béats et touchés par la grâce, et des “malheureux” maudits, incapables d’apprécier leur passage sur terre. Les notions de “bonheur” et de “malheur” sont d’ailleurs très réductrices, tant elles recouvrent de vastes réalités pour chacun d’entre nous. Nous faisons tous l’expérience ici bas de moments “heureux”, de joie, de gratitude, de liberté, de partage, tout comme nous expérimentons tous la déception, la tristesse, le manque, la douleur, à différents degrés.

Grandir et apprendre à construire son malheur

Seulement, depuis des générations, nous apprenons et transmettons à nos enfants qu’il faut à tous prix ne pas s’écouter. La capacité de rentrer en son for intérieur, de “se connaître”, la confiance que nous accordons initialement à notre instinct, nous la désapprenons avec acharnement et brio au fil des ans. Ainsi, si j’ai “tout pour être heureux” (selon les standards de l’idéal que j’ai en tête), je ne trouve aucune explication rationnelle à mes émotions de lassitude, de tristesse, de colère ou de frustration. Et comme je ne comprends pas intellectuellement mon état de relatif “malheur”, je préfère faire taire mon “cœur” et écouter ma raison (les mots des autres). Depuis l’enfance, nous apprenons à rejeter totalement l’aspect émotionnel, instinctif et intuitif de nous-même pour cultiver la productivité, la compétitivité, l’intellect pur et abstrait. Aliénés de nous mêmes, nous devenons des proies faciles au malheur inventé, à la consommation pulsion et à l’exploitation rentable de nos capacités par autrui.

Le leurre de l’intelligence

L’intelligence n’est jamais strictement “intellectuelle” ou “émotionnelle”. Elle est un principe de bon sens appliqué à tous les aspects de nos vies, qui comprend tous les aspects de notre être : “emploie-toi à tendre vers toi-même, et à rien d’autre”.

Le philosophe et agriculteur Pierre Rabhi dit que nous sommes une société de capacités, mais dénuée d’intelligence. Nous avons développé des technologies et des techniques extraordinaires, mais il n’existe pas d’intention intelligente globale à nos actes. Alors que nous avons en main toutes les ressources et toutes les connaissances pour devenir les “thérapeutes de la Terre”, soigner notre habitat autant que nous soigner nous mêmes, nous persistons à l’échelle globale à nous laisser dominer par quelques fous furieux qui ne réalisent pas que l’argent ne pourra plus rien acheter quand il n’y aura plus rien à vendre.

Grands discours idéologiques qui n’ont rien à voir avec mon quotidien, pensez-vous? Pourquoi subir et renvoyer tant d’agressivité dans le monde? Pourquoi hurlons-nous sur les autres automobilistes? Pourquoi refusons-nous de ressentir de la compassion, et d’agir de manière généreuse de manière improvisée, quand l’envie nous en prend? Pourquoi se refuser à soi-même de faire telle ou telle chose, de changer de métier, de danser dans la rue, de quitter une personne qui nous détruit, de quitter un environnement qui ne nous convient pas, de changer de pays si le cœur nous en dit? Pourquoi entretenir et provoquer tant de frustrations et de douleurs à soi même?

L’utopie rationnelle

La rationalité n’est pas de nous réduire nous-même en esclavage pour que les calculs tombent juste. Ce raisonnement arrache l’humain à lui-même. Nous persuadant nous-même que l’intelligence signifie “monde abstrait, théorique et pur”, nous nous rabaissons dans notre condition humaine. Nous avons honte de n’être “que” des humains face aux systèmes informatiques, aux lois complexes de l’univers, à l’idéal du génie au savoir absolu, ou à cette création pour l’incarner que nous appelons “dieu”. Nous avons honte d’avoir faim, soif, sommeil ou peur. Nous avons honte d’assumer notre condition d’être vivant, d’animal biologique, d’être de chair “faible” et “imparfait” puisqu’il n’est pas un dieu, invention désincarné de toute vie.

Où est l’humain dans cette utopie rationnelle? Où sont nos ressentis corporels, la nourriture, l’eau, l’air, le sommeil, les tensions et souplesses du corps? Où sont nos besoins physiologiques, notre intelligence émotionnelle, notre part d’inné, d’intuitif, de compassion spontanée vers les autres êtres vivants? Où sont nos mécanismes originaux, miracles de la marche sur deux pattes, de la fonction de préhension de la main, de l’expression d’un visage, de l’énergie qui circule entre tous les êtres?

Il faut en finir avec cette utopie rationnelle de vouloir faire des humains une abstraction mathématique parfaite. L’existence est faite de chair et de contacts, de partage, d’échanges, de dialogues, de relations avec les autres et avec le monde qui ne sont pas moins importantes que l’intellect, au contraire. Le bonheur est fait d’ouverture sur les autres, le monde et soi-même, pas d’objectifs fictifs, de paliers, de statuts, de cases ou de chiffres.

Vivre sans rien ressentir nous éloigne de nous-même, et du monde, alors que se laisser guider par ses ressentis profonds nous inscrit profondément dans le monde, qui se met alors à faire sens..

 L’expatriation est une manière parmi beaucoup d’autre d’explorer le monde et de s’explorer soi-même, qui reste encore trop souvent réduite à sa dimension purement financière, administrative ou pratique dans l’esprit des sédentaires. Cet état d’esprit, cette négation de la dimension humaine, émotionnelle et psychologique de l’expatriation freine grandement les personnes expatriées dans leur processus de quête de soi et participe des phénomènes fréquents de re-départs précipités. Dans la suite de cet article j’évoquerai comment ce raisonnement erroné empêche les expatriés de pouvoir ”devenir eux-mêmes”, pleinement, notamment lors de leur retour en France.